Le Hameau du Buis


Le Hameau du Buis


Le Hameau du Buis est évoqué par ce quatrain :


Prés de Quintin dans la forest bourlis,

Dans l'Abbaye seront Flamans ranchés :

Les deux puisnais de coups my estourdis,

Suitte oppressée & garde tous achés.


« Quintin » évoque l’église de Wodecq, dédiée à Saint-Quentin ; elle a d’ailleurs conservé ce nom de nos jours ; en langue ancienne, « Quentin » se disait et s’écrivait « Quintin ». Ce lieu est proche de l'église Saint-Quentin, située sur la Place du Village de Wodecq.


« Dans la forêt bourlis » évoque le déboisement de la forêt qui s'étendait jadis entre la Place du Village de Wodecq, où se dresse l'église, et la Ferme de Cambroncheau ; ces terrains furent défrichés entre le onzième et le treizième siècle ; à l’époque d’Yves de Lessines, on gardait encore un souvenir très vif de ces opérations.


La Ferme de Cambronchaux, qui était une dépendance de l’Abbaye de Cambron, se dressait à la forrière de l'ancienne forêt.


Le Hameau du Buis évoque la caractéristique forestière du terrain avant le grand essartage qui s’est achevé au treizième siècle, à la faveur d’un accroissement des populations.


Le « Buis » ne désigne pas l'arbrisseau largement répandu dans les jardins de curés ; en picard ancien, le toponyme se prononçait « el Bouy » ou « el Bouill », ce qui signifie simplement : le bois, mais il fut francisé sous la forme écrite « Le Buis »


Ce mot mérite à lui seul une explication philologique de portée générale qu’il convient de retenir : l’usage intensif de prépositions avait, dès le stade du latin rendu redondant l’usage des déclinaisons, qui n’avaient plus vraiment de fonction expressive et compliquaient la langue ; avec le temps, l’usage ne finit plus par retenir que deux formes déclinées pour les substantifs utilisés dans une phrase : le cas sujet, pour la fonction de sujet, et le cas régime, pour toutes les fonction de complément ; puisque cette dernière forme était de loin la plus répandue, elle finit par l’emporter lors de la fixation de l’orthographe : presque tous nos substantifs sont des cas régimes.


Le mot « buy » se prononçait « bouy » ou « bouill » au cas régime, qui est resté, mais s’écrivait « buys » ou « buis » et se prononçait « bouyss » ou « bouillss » au cas sujet, qui a disparu. Ainsi les paysans, autrefois pour la plupart illettrées, pour qui la forme écrite ne représentait rien, continuèrent à prononcer « bouy » dans tous les cas ; dès lors « el bouy », c’est le bois ; les étrangers, et progressivement les érudits eux-même, ont ignoré que le mot qu’ils écrivaient « buis » était un cas sujet de « buy » ; lu « à la française » et non prononcé « bouy », on a fini par croire que le nom du hameau provenait de l’arbrisseau dont on bénit des branches le jour de la Fête des Rameaux, alors qu’autrefois, il était entièrement recouvert d’une forêt.


Le Hameau du Buis, qui évoque cette grande étendue défrichée, c’est donc « la forest bourlis » : « brûlée », en évoquant le brûlis, mais aussi : « bourlée », pour abattue, mise à terre, écrasée comme avec un immense rouleau, à l’instar de la terre « passée-t-au-bourlâ », comme disaient les vieux, avec un rouleau de pierre ou de fonte.


A l’époque d’Yves de Lessines, il ne restait donc plus rien du grand bois du village que le souvenir encore vif de son défrichement.


Un autre quatrain traite du même sujet, confirmant que le déboisement s’est opéré par le feu, comme tout essartage :


Par la forest du Touphon essartée,

Par Hermitage sera posé le temple,

De Duc d'Estempes par sa ruse inventée,

Du mont Lehori prelat donra exemple.


Le premier vers pose une énigme qui ne peut être résolue qu’en s’appuyant sur la connaissance de la toponymie, de la langue et de l’histoire de la Région des Collines.


Le terme « touphon » est une source de jeux de mots ; tout comme on appelle « bouchon » ce qui est un buisson, un bosquet ou un petit bois, un « toufon » (avec une minuscule) est une petite touffe, ce qui n’est rien d’autre qu’un petit bois. La Forêt du Touphon essartée (avec une majuscule), c’est le Hameau du Buis, ce qui reste après le défrichement de la Forêt du Buisson, qui ne peut se comprendre qu’en se plaçant du treizième ou au début du quatorzième siècle ; par contre, à l’époque de Michel Nostradamus, l’abattage de toute une forêt n’était plus d’actualité : à partir du quatorzième siècle, l’essartage n’est plus qu’un modeste rognage de parcelle boisées ; les défrichements ne reprendront qu’aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, mais sur une plus petit échelle. C’est sur les essarts qu’on voit les brûlis. En picard, « la forest du Touphon » se disait « el forest toufon », d’où les deux sens complémentaires qui peuvent se dégager : le bois et au fond (de la vallée), ce qui est exact en ce qui concerne le Buis de Wodecq, ou le fort (ou la force, en ancien picard) est au fond (de quelque chose).


L’habitation d’un ermite se situe dans un endroit désert ; par analogie, un ermitage est un lieu solitaire et écarté ; dès lors, le deuxième vers se comprend de la manière suivante : Dans le lieu écarté a été déposé le temple.


En conclusion, seul un témoin oculaire ou quelqu’un qui aurait vécu peu après le grand essartage, quand le souvenir en était encore vivace, pouvait écrire de tels vers et croire qu’on le comprendrait.